11 février 2009 - de Catherine Soudé

Des petits carnets photographiques, noirs, bien reliés : douze, à raison d’une journée et d’un lieu par mois, c’est à travers eux que j’ai d’abord rencontré Jean-Michel Verdan. Je débarquais pour la première fois dans une assemblée de photographes amateurs avec le projet d’apprendre un peu la technique. Quelques mots en exergue d’un de ces carnets évoquaient ces petits riens de la vie ordinaire qui méritent d’être regardés et partagés, et  j’ai regardé. De cette soirée, je crois n’avoir gardé d’autre souvenir que celui-ci : je me sentais  étonnamment concernée par ce que je voyais. C’était comme un voisinage. Ces photos-là  me touchaient car elles étaient fortes  et me plaisaient car elles étaient belles. C’était aussi simple, aussi évident. Il y  avait là un regard personnel, chaleureux et singulier, sur l’apparente banalité des choses et sur le temps qui passe. En un mot, une écriture.


Ce qui me fascinait, me fascine toujours, chez Jean-Michel Verdan, c’est sa manière d’aller vers son sujet, de s’en approcher, de tourner autour, de chercher le contre-champ ou le surplomb, la latéralité ou  le face à face, la confrontation-  y aurait-il du toréador chez ce doux  humaniste ?  Je l’ai vu un jour, à une terrasse de café- un de ses haut lieux d’observation du monde – viser un  personnage magnifique. D’abord l’affût, attentif, immobile, et en même temps léger, l’air de rien, blagueur, mais  il voit immédiatement ce qui fait sens – comme une attirance  magnétique. Alors commence l’approche. Discrète d’abord. Mine de rien, presque sans bouger, il prend quelques photos. Puis il cherche le bon angle, se déplace, va s’asseoir à côté du personnage qui l’intéresse, engage la conversation  avec le barbu, le clochard, la  jolie voisine ou le chien de la vieille dame- il parle beaucoup aux chiens ces temps-ci. Il entre en contact, discute, fait quelques clichés, et c’est magique, on ne voit rien, on dirait  que son appareil travaille tout seul …Comment fait-il ?  Il va vite, je  n’ose pas dire qu’il fond sur sa proie car la métaphore  de la chasse ne lui va pas vraiment- je dirais plutôt qu’il se fond dans le décor, ou avec son sujet – j’exagère ? à peine..il devient quasiment invisible pour laisser surgir le visible – ou mieux le sensible- de l’autre,  celui qu’il  a regardé …


Beaucoup d’autres choses à dire encore : son rapport à l’espace, aux  lieux qui constituent son territoire photographique, ici à Montpellier, à Sète, à Palavas, dans les Cévennes, ses trajets, en vélo, son appareil photo greffé sur  le thorax- il faut pouvoir agir vite si un événement se produit.  Mais aussi sa manière de bouger, de s’allonger s’il faut, de poser son appareil par terre pour donner aux passants une stature de géants, de chercher des lieux surplombant pour au contraire les réduire à de simples signes. Son incroyable inventivité pour trouver d’autres manières de raconter ce qu’on voit tous les jours dans une ville …Il semble que rien ne soit trop ordinaire, trop pauvre  ou trop usé, pour peu qu’on sache trouver le cadre, donner du sens. Dire aussi sa tendresse pour les gens, les vieux, les clochards, son quartier des beaux-arts.


Et il faudrait enfin parler son rapport au temps, car son travail photographique est un travail sur le temps qui passe, sur ces traces infimes qui marquent la vie de tous les jours. Il fait des autoportraits pleins d’humour, écrit  avec les images son autobiographie au jour le jour.  Depuis quelques mois en effet il a entrepris un journal photographique : une photo par jour qu’il pleuve, tonne ou vente. Et il s’y tient. La pluie, il en fait une nouvelle expérience esthétique. Sur son blog il indique non seulement la date de chacune de ses photos mais aussi l’heure, à la minute près, comme une encoche précise dans la chair du temps. Car il aime la précision, le travail bien fait. Cet aimable  dilettante qui se balade avec l’air dégagé d’un flâneur est un vrai bosseur, pire un perfectionniste ! Je l’ai vu  retravailler longuement une de mes photos quelque peu approximative et embrouillée pour la rendre lisible, en faire ressortir « l’intention » comme il dit.


Ce que je dis ici est un peu du compagnonnage photographique  que quelques-uns ont partagé avec lui. Des débutants- je l’étais- à qui il a donné confiance, à qui il a appris à regarder, à trier, à choisir, sans concession pour les faiblesses mais indiquant toujours les possibles, encourageant  à oser davantage, aidant sans compter. A sa manière à lui : généreuse et pudique. 


      
Catherine Soudé, 23//01/09